L'HISTOIRE MICROSCOPIQUE
Un Exemple de Carrefour D'Influences
Depuis 1940, je tente de donner une orientation nouvelle à l'étude des anciennes relations du Brésil avec la France. Les travaus précédents se limitaient à l'étude de faits grandioses ou pittoresquement dramatiques : la piraterie des Normands dans le Nord-Est, la fête brésilienne de Rouen, la répercussion de la Révolution française sur certaines révolutions brésiliennes, comme celle des Inconfidentes Mineiros, Villegaignon à Rio de Janeiro, la mission des artistes français à la cour brésilienne de don João VI; on s'était enfin intéressé aux contacts de savants français, parmi lesquels Saint-Hilaire, avec l'Amérique portugaise, et aux influences exercées au cours du XIXe siècle, par des savants et des artistes français, sur les gens les plus cultivés du Brésil.
Sans méconnaître l'importance de ces thèmes, je me propose de donner la place qu'ils méritent aux innombrables petits techniciens, aux commerçants, aux pâtissiers, aux hôteliers, aux professeurs d'escrime, aux cuisiniers et aux boulangers, aux modistes, aux tailleurs, aux pharmaciens et aux sages-femmes, aux daguerréotypistes, à tous les artisans français qui me semblent avoir exercé une influence considérable sur la vie brésilienne au XIXe siècle. Leur influence toutefois demeura si obscure que de presque huguenots : aspect révolutionnaire ou hérétique du point de vue luso-catholique. Il est possible que ce soit alors que le mot francesia ait acquis cette saveur qu'il devait conserver si longtemps au Brásil, et qui suggère l'hérésie, la nouveauté, la bizarrerie, un certain raffinement dans le costume, les manières et l'amour. Cela, malgré la présence parmi les colons européens de Pernambouc au XVIe siècle de Français à la foi catholique bien établie, comme certain naturel de Bologne, en Picardie, " Reyno de France... marié avec Maria Cavalcanti, charpentier à Ribeyra, domicilié dans l'île de Tamaraca et présentement résidant en cette ville ", ainsi qu'il est mentionné à la page 315 de la Première Visite du Saint-Office aux Territoires du Brésil, Dénonciations de Pernambouc 1593-1595 (São Paulo, 1929). A son sujet est également consignée, à la date du 3l août 1595, la déposition du chrétien de vieille souche, Lope Martins, bottier " ... qui a déjà entretenu avec lui de fréquents rapports et l'a toujours considéré comme un homme sincère, et de bonne conduite ". Dans la Première Visite du Saint-Office aux Territoires du Brésil. Dénonciations de Bahia 1591-1593 (São Paulo, 1925), néanmoins, Capistrano de Abreu, organisateur de ce précieux matériel sur le XVIe siècle, observe qu'à l'époque de la Visite de " la France antarctique, se trouvaient encore au Brésil, Pero de Villa Nova, venu d'Europe, en compagnie de Bois le Comte et du délicieux Jean de Lery ", (et l'historien pense qu'il ne peut s'agir là que de Monsieur de Bérit qui apparaîte dans l'une des dénonciations). C'est lui qui recontait à l'Inquisition que des protestants venus de France avaient répandu des livres et propagé la doctrine luthérienne, après avoir ouvert des écoles de leur secte. Ce même historien comprit l'importance du fait mentionné dans l'Itinéraire de Brésil par le colon du XVIe siècle, Gabriel Soares de Souza, à savoir qu'au début de ce siècle de nombreux Français, aventuriers, se trouvaient éparpillés sur le territoire brésilien, à la recherche du " bois du Brésil "; vivant non seulement avec des Amérindiennes, mais encore, pour ainsi dire, fixés sur ces terres, entourés de femmes nombreuses " et n'ayant pas la moindre intention de revenir en France ". Ce sont ces Français et bien d'autres " qui venaient chaque année à Bahia et Sergipe sur des bateaux de France " et devinrent " des métis naissant, vivant et mourant comme des païens : on retrouve aujourd'hui leurs descendants qui sont blonds, de teint blanc avec des taches de rousseur, passent pour des Indiens tupinambas et sont plus barbares qu'eux ". On comprend dès lors que le Grand Inquisiteur portugais se soit préoccupé en 1594 de protéger les domaines portugais d'Amérique non seulement des dangers du judaïsme, mais aussi " de certaines croyances et autres erreurs hérétiques ", y compris celles de " certaines personnes aussi bien hommes que femmes, qui vivent éloignés de notre Sainte Foi catholique ", commettant et perpétrant " des délits et crimes d'hérésie ".
Le livre Première Visite du Saint-Office au Territoire du Brésil, Confessions de Bahia 1591-1592 (Rio de Janeiro, 1935) contient à la page 7 une confession révélatrice du Français catholique Nicolas Louis, " originaire de Dieppe, fils de Robert Cluc et de son épouse, tous deux Français et catholiques, âgé de quarante ans environ, séjournant au Brésil depuis vingt-deux ans, domicilié à Sergipe et marié avec Luisa Fernandes, métisse "; le déclarant affirme que, voyageant une fois à bord d'un bateau avec d'autres Français, ce bateau fut pris en mer par des protestants également Français; pendant un mois et demi il vécut avec eux, contraint et forcé, les accompagnant dans la célébration de leur culte, bien qu'il ne les ait jamais approuvés du fond du coeur. Une autre confession est encore plus révélatrice de la situation de Français de cette époque, catholiques, mais parfois obligés de se faire passer pour protestants; c'est celle de Pero de Vila Nova, " de nationalité française, originaire de la ville de Provins ", mentionnée aux pages 91 à 93 de ce même livre, et contenant un grand nombre e détails précieux. Cette confession révèle que Pero de Vila Nova arriva encore très jeune au Brésil, où il se maria avec une catholique de vieille origine chrétienne : Lionor Marques de Mendoça. Il déclara à l'Inquisition qu' "en l'an mil cinq cent cinquante-sept, vint de France une flotte de trois navires commandée par Messire Debuelle (de Bois le Comte), catholique; se trouvaient à bord également Messires de la Fonsilha, Théret, du Pont, de Berit, de Bolex, et de la Chapelle, accompagnés de nombreux nobles, et aussi de nombreux Français pour la plupart protestants; ils venaient répartis sur trois vaisseaux qui accostèrent à Rio de Janeiro, sur la côte du Brésil; les Français s'y établirent alors qu'il n'était encore arrivé aucun Portugais à Rio de Janeiro ". Ce fut alors que " les protestants, beaucoup plus puissants que les catholiques, commencèrent à répandre leurs livres et à propager leur doctrine luthérienne en fondant des écoles publiques ", ainsi que nous l'avons déjà rappelé; bien plus, " ils obligeaient et forçaient, sous la contrainte de châtiments corporels, les jeunes gens et même les jeunes garçons à fréquenter ces écoles et à étudier cette doctrine ". Le déclarant se vit ainsi obligé de se faire passer pour protestant, de fréquenter les écoles luthériennes et d'étudier la doctrine.
Et si tout ce que raconte Pero dans sa confession est exact, c'était un homme plus sensible à sa condition de catholique qu'à sa condition de Français. Aussi s'enfuit-il, et rejoignit-il " les chrétiens portugais " après avoir rencontré " les Indiens païens au milieu desquels il vécut neuf ou dix mois, sans savoir quel jour était le dimanche, avant complètement perdu la notion du tamps, ne sachant pas si on était en carême, et voilà comment il mangea de la viande ces jours-là où l'église l'interdit ". Pero hésita ainsi durante quelque temps (encore qu'il gardât au fond de son coeur sa foi catholique, selon sa confession au Saint-Office) entre trois ou quatre cultures : la culture française catholique, la culture française huguenote, la culture amérindienne et enfin la culture portugaise catholique; jusqu'au jour où il se fixa dans la culture portugaise catholique, cette fixation ayant été favorisée par son mariage avec une Portugaise catholique. Il ne se priva pas toutefois de divulguer parmi les catholiques portugais des doctrines et des rites luthériens, quoique son intention (si l'on en croit ses explications à l'agent du Saint-Office) était de faire apparaître les erreurs des protestants à ceux qui lui demandaient des détails, et non de pratiquer un enseignement ou de présenter comme bon ce qu'il n'admettait pas comme tel et qu'il réprouvait. Mais soit qu'il les révélât ou les divulguât, avec telle ou telle autre intention, le fait est qu'il propagea parmi les Portugais catholiques des connaissances dont la pratique était auparavant inconnue et qu'il fut ainsi un propagateur de " périlleuses idées françaises ".
Sans doute en fut-il de même pour ses compatriotes Marin Paris et André de Fonte qui, selon les informations données par Pero à l'Inquisition, avaient également quitté les huguenots pour rejoindre les chrétiens, l'un s'étant marié à Rio de Janeiro et l'autre à São Vicent.
Il faut admettre que d'autres, parmi les compagnons français de Bois le Comte, fixés au Brésil, gardèrent leur foi huguenote, en la déguisant parfois, et propagèrent leurs doctrines et leurs idées; ils constituèrent ainsi des foyers de culture franco-huguenote, se différenciant de la culture dominante luso-catholique. Singulière préfiguration de la culture franco-révolutionnaire du XVIIIe siècle, et même de la culture franco-socialiste du XIXe siècle ! Il n'est pas exagéré de supposer aussi que maint Français ou Européen protestant, parmi ceux qui se concentrèrent à Recife au temps de l'occupation hollandaise, se soit marié, comme Pero de Vila Nova, avec des Portugaises ou des autochtones et ait suffisamment assimilé la culture dominante pour vivre parmi les catholiques portugais sans que leurs coutumes différentes aient été un objet de scandale aux yeux du peuple; ils conservaient néanmoins, outre des manières plus raffinées que celles des Portugais, des idées et des doctrines opposées à celles de l'autorité en place, et les propageaient même sans avoir l'intentiuon de les affirmer, en adoptant cette technique de propagation reconnue par Pero devant le Saint-Office. C'est ainsi qu'ils devaient conquérir des sympathies parmi les colons luso-catholiques : ces derniers se différenciaient de ceux récemmente arrivés du royaume par le fait qu'ils étaient déjà fixés sur le sol brésilien et aspiraient à un traitement meilleur que celui qui leur était réservé dans la métropole.
Il est intéressant de remarquer, d'un point de vue qui nous laisse totalement indifférents au contenu doctrinaire des formes de persuasion employées par les agents de la culture française parmi les autres peuples, que depuis le XVIe siécle ces agents furent considérés comme extrêmement dangereus par les tenants de l'orthodoxie luso-catholique, parce qu'ils étaient essentiellement séducteurs; leurs formes de persuasion ou de propagation de nouveautés étaient également séductrices. Paul Gaffarel, dans son Histoire du Brésil français au XVIe siècle (Paris, 1878), fait remarquer la ferveur avec laquelle Villegaignon informa son ami, l'austère Calvin, de son entreprise de conquête des terres méridionales du Brésil, origine du développement d'une France antarctique; il est clair que l'une des causes de l'échec de l'entreprise fut l'excés d'austérité calviniste qui marqua cette tentative de colonisation européenne sous les tropiques. Mais n'oublions pas que ces excés furent plutôt calvinistes et suisses que français et même franco-huguenots; ni que, rapidement, parmi les Européens de langue française et de foi protestante réunis autour de Villegaignon (d'ailleurs également entouré de catholiques français) éclatèrent des conflits qui ne furent pas tous d'ordre théologique mais aussi d'ordre psychologique. Tel fut celui qui opposa le Révérend Cointra (que José Carlos Rodrigues, à la page 2 de son Mémoire sur les Religions acatholiques, appelle " docteur de Sorbonne ") et les " docteurs de Genève "; soulignons qu'il s'agissait de deux types de caractères et de culture nationale (dont l'apparent point commun était la langue française) : soit le type français et le type genevois.
Même divisés, les protestants en partie français qui s'établirent avec Villegaignon au Brésil agirent intelligement contre l'orthodoxie luso-catholique, non seulement en répandant parmi les " païens "les " hérésies "dont parlait avec indignation en 1560 l'abbé José Anchieta - un missionnaire catholique - dans une lettre adressée au cardinal don Henrique, mais aussi en envoyant auprès de Calvin lui-même, ou ailleurs, de nombreux enfants païens destinés à devenir des propagateurs de la foi. Villegaignon lui-même en emmena un certain nombre. Anchieta nous a laissé une autre information, selon laquelle, après la prise du Fort Coligny par les luso-catholiques, on trouva en ce lieu " une grande quantité de livres hérétiques ... ". Les luso-catholiques, alors alarmés, décidèrent d'agir fermement contre les Français qui rejoignaient le camp luso-catholique, car, nourris de semblables lectures, ils pouvaient être très dangereux en tant que propagateurs d'hérésies; et aussi parce qu'il y avait eu parmi eux, au Brésil, des maîtres d'arts libéraux, de grec et d'hébreu, ayant composé de véritables Saintes Ecritures.
Aucun ne leur parut plus dangereux que l'un de ces " maîtres "ou " docteurs ", découvert parmi les transfuges du réduit calviniste qui avaient rejoint les luso-catholiques. Ce fameux maître connaissait la langue espagnole et la connaissait bien. C'est dans cet idiome - nous suivons ici le récit de Anchieta dans une lettre du 1er juin 1560 au père général de la Compagnie - que l'intrus " commença aussitôt à se vanter d'être gentihomme et docteur, et grâce à ses titres et à son amabilité naturelle, il commença rapidement à attirer les gens et à se faire estimer d'eux ... ". Il était accompagné de trois autres que la lettre qualifiait d' " idiots ". D'autre part, un autre jésuite, Simão de Vasconcelos, racontant cet épisode, au XVIIe siècle, rappelle, à la page 136 de sa Chronique de la Compagnie de Jésus au Brésil (Rio de Janeiro, 1864), que cet intrus, homme séduisant, pourvu d'une mince science et de manières peu raffinées, mais doué en revanche pour l'art oratoire, avait coutume, devant son auditoire de gens simples (cômme l'étaient presque tous les luso-catholiques), d'ajouter ou de mêler à ses histoires de " voyages, de saints, d'indulgences, de bulles, de page et d'Eglise romaine ", " des plaisanteries ou des proverbes qui faisaient rire ceux qui les comprenaient et impressionnaient les ignorants, car il parlait un parfait espagnol, et tous aimaient sa verve ". Pour Simão, ce séduisant personnage était Béles qui fut exécuté par les luso-catholiques; d'autres supposent qu'il s'agit de Cointra, théologien de la Sorbonne qui accompagna Villegaignon au Brésil, et certains ont même suggéré, tel le baron Ramiz de Galvao - un historien brésilien - que le fait que Cointra ait été seigneur de Boules fut l'origine de la confusion. De toute façon, ce démoniaque perturbateur de l'orthodoxie luso-catholique au Brésil au XVIe siècle, était Français. Et seul un Français de cette époque, un intellectuel français, qui se détachait bien des trois " idiots " qui l'accompagnaient, des Genevois sans doute, aurait pu agir comme agit notre docteur anticatholique parmi les luso-catholiques : en joignant à sa science une " joyeuse et facile amabilité naturelle "; en égayant son ceuvre érudite de persuasion et de " francisation ", avec des plaisanteries et des proverbes qui faisaient rire ceux qui les comprenaient et impressionnaient les ignorants...
Le souvenir de ces contacts avec des Français toujours " charmants "lors même qu'hérétiques, explique qu'au début du XVIIIe siècle se soit esquissé à Pernambouc un mouvement antimétropolitain, où, parmi les conspirateurs - comme le rappelle, entre autres historiens, José Domingos Codeceira à la page 86 de son livre, L'Idée républicaine ou Brésil. Priorité de Pernambouc (Recife, 1894) - il se trouva quelqu'un pour conclure qu'il serait préférable, en dernier recours, " de se livrer aux Français, guerriers raffinés, plutôt que de servir ces grossiers, mal élevés et ingrats Portugais ".
Les documents relatifs à la révolution dite " des tailleurs "de Bahia révèlent chez les conspirateus de telles sympathies pour les Français, pour leurs idées et leurs doctrines, qu'il ne serait pas exagéré de la considérer comme un monument quelque peu lyrique élevé par des métis nourris d'idées françaises. La révolution de l'Inconfidencia Mineira eut également à sa tête des étudiants et des prêtres imbus de ces mêmes idées; on attribue même un rôle décisif dans l'organisation la plus secrète de ce mouvement à un Brésilien ayant étudié les sciences naturelles à Coimbra, José Alves Maciel, qui, se trouvant à Paris lorsque " le gouvernement français préparait une expédition commandée par La Fayette pour secourir les Américains ", " entra en rapport avec Jefferson " : l'admirateur de la France, Jefferson. Maciel, qui avait réussi à s'engager dans cette expédition et à aller aux Etats-Unis, rêvait peut-être d'une semblable expédition française au Brésil; c'est-à-dire d'une alliance des Brésiliens avec " les Français, soldats raffinés "qui continuaient à représenter pour les luso-américains les plus inquiets, la civilisation européenne dans son expression la plus haute : beaucoup plus haute que les formes de civilisation ibériques. Par conséquent, c'est au contact de ces idées caractéristiques du siècle, libérales et progressistes, que s'éveilla le désir du Brésil de se libérer de sa condition d'infériorité, de simple colonie de plantation. De cette admiration pour la France, de cette intimité avec les idées ou les suggestions françaises susceptibles d'être adaptées au Brésil, naquirent les révolutions pernamboucaines de 1817 et 1824, dont le point de condensation fut Recife. Là aussi devait se préparer intellectuellement le mouvement social qui explosa dans la révolution dite " des plages "; cette révolution se présenta davantage comme une exacerbation nativiste et antioligarchique, que comme le mouvement en quelque sorte socialiste - socialisme d'inspiration française - dont avaient rêvé les Recifains de l'époque, nourris d'idées et de culture politique françaises; encore n'est-ce point une raison pour mépriser ce mouvement; on peut aussi le considérer comme une explosion bassement démagogique consistant à " manger du marin ", c'est-à-dire à massacrer les Portugais, à exalter les métis de blanc et d'Indien, et à châtier par-dessus le marché les membres de la riche famille des " Cavalcantis ", les plus féodaux de l'intérieur de la province.
En arrivant à la " Révolte des Plages " qui éclata à Pernambouc en 1849, on aborde déjà un mouvement brésilien auquel a certainement participé l'ingénieur français Vauthier, non pas directement et sciemment certes (les révolutionnaires orthodoxes n'ont jamais été ses apologistes et l'ont toujours considéré comme un étranger au service de l'oligarchie Rego-Barros Cavalcanti et autres despotismes de l'époque, tous détestables à leurs yeux), mais indirectement, c'est-à-dire en répandant à Pernambouc (comme jadis les protestants français auxquels se réfèrent les déclarations du Saint-office) des idées contraires à l'orthodoxie et à l'ordre social dominant. Dans le cas de Vauthier, il s'agissait d'idées de " progrès technique " lié au " progrès social "; triomphantes, ces idées devraient promouvoir un type nouveau de société et de culture où les dirigeants seraient bien davantage les savants, les techniciens et les intellectuels, que les maîtres de la terre ou les riches. Ce flot d'idées qui apporta d'abord le fouriérisme devait se transmettre au comtisme positiviste qui, dans le Brésil de la seconde moitié du XIXe siècle, allait se développer avec une vigueur remarquable et exprimer la plus importante influence intellectuelle et politique qui, de France, se soit jamais communiquée au Brésil d'une façon systématique : influence plus forte que celle des protestants français ou des encyclopédistes, ou des révolutionnaires de 1789; plus forte que celle de Voltaire ou de Rousseau, de Montesquieu ou de Diderot; plus fort que celle de Cousin, de Jouffroy, de Proudhon, de Saint-Simon et de Fourier. Ce dernier a été, surtout grâce à la propagation de ses idées assurée à Recife par Vauthier et Figuereido, une sorte de Jean-Baptiste qui dans l'esprit de maint Brésilien préoccupé de problèmes de transformation techinique et de problèmes de réorganisation sociale, ouvrit le chemin par où devait pénétrer, sans presque rencontrer d'obstacle, le message de la " philosophie positiviste " et de la " politique positiviste ", le chemin par lequel arriva au Brésil la révolution républicaine qui devait remplacer sur le drapeau national l'emblème monarchique par la sphère positiviste avec la devise " Ordre et Progrès ". Quoique indirectement et sans intentions républicaines marquées, l'ingénieur des Ponts et Chaussées Vauthier qui, de 1841 à 1846, dirigea une mission technique à Pernambouc, contribua à ouvrir ce chemin et à l'assurer grâce à l'oeuvre qu'il réalisa sur place : oeuvre de propagation des doctrines et des idées du " progrès social " complémentaire du " progrés technique ". Doctrines de l'harmonisation de l'ordre et du progrès qui, avant d'être développées par A. Comte, appartinrent à Fourier et à Saint-Simon.
Pourquoi donc Vauthier est-il si oublié dans l'examen de cette situation non seulement technique mais encore sociale et politique du développement brésilien ? Sans doute parce qu'il fut pour beaucoup de gens, en dépit de sa condition d'ancien élève de la Polytechnique de Paris, simplement un terchnicien semblable à des dizaines d'autres techniciens. Et aussi parce que l'on écrit l'histoire brésilienne sans les justes égards que mérite dans cette histoire l'effort significatif que firent pour renouveler les coutumes, le style de vie et les habitudes sociales, de nombreux techniciens, ingénieurs, artisans, petits commerçants, petits industriels : ils n'atteignirent pas, dans leurs innovations et leurs efforts pour renouveler les procédés et les méthodes industrielles, commerciales ou techniques, de grandes consécrations politiques ou académiques; mais ils furent néanmoins des hommes qui, sans se mettre en évidence et sans paraître dans les journaux (si ce n'est dans ces sections indiscrètes et payantes intitulées " Au compte d'autrui ", ou dans les annonces de décès ou de mariages), contribuèrent houtement à altérer la vie, le milieu, le paysage régional, local, parfois même national, par des innovations et des activités apparemment sans importance. Ce fut le cas par exemple de Français qui s'obstinèrent à introduire au Brésil des légumes du Sud de la France et du Sud de l'Europe pour retrouver en Amérique tropicale, dans leurs soupes et leurs ragoûts, les vieilles saveurs françaises mêlées à celle de la viande des animaux des tropiques comme le tatou et le porc sauvage. Et il y eut bien d'autres exemples, aujourd'hui oubliés, d'autres expériences qui vinrent enrichir le système brésilien d'alimentation.
Vauthier n'était pas un nom totalement ignoré lorsque parurent en 1937 des pages qui ranimèrent dans la mémoire des Brésiliens le souvenir de l'histoire quelque peuoubliée de cet ingénieur français. Il dirigeait à Recife une mission de techniciens qui réalisa dans le Nord du Brésil une sorte de révolution française qui, au lieu de dresser des guillotines, se serait appliquée à jeter des ponts : ainsi furent créées de nouvelles relations entre les hommes séparés par des flots capables, sous les tropiques, de creuser des distances sociales profondes entre les groupes humains; la mission eut donc cet aspect humain, renforcé d'ailleurs par la position socialiste de Vauthier qui fut auprès des Brésiliens le propagateur des idées de Fourier. Son nom n'était pas inconnu des Brésiliens les plus cultivés. Mais sur sa vie, sur sa formation et sur ses activités secondaires au Brésil, on savait peu de chose, et sans doute faut-il même dire, on ignorait tout.
Dans le cas de l'ingénieur L-L. Vauthier, la chance m'a favorisé lorsque mon ami, l'historien pauliste Paulo Prado (qui connaissait mon intérêt pour les activités brésiliennes de cet ingénieur français) découvrit à Paris le manuscrit du journal intime où Vauthier avait annoté ses principales expériences de technicien et d'Européen au Brésil et ses réactions aux stimulants ou aux provocations d'un milieu entièrement nouveau pour lui, en même temps qu'archaïque par rapport à sa science et à son savoir. J'ai été favorisé encore par la publication à Paris de plusieurs de ses lettres de Recife sur l'architecture brésilienne, dans une revue spécialisée en architecture donnant même quelque illustrations. En outre, un autre de mes amis, le professeur Arinos de Melo Franco (auteur d'un ouvrage d'une grande valeur pour quiconque s'intéresse à l'étude des rapports du Brésil et de la France : L'Indien brésilien et la Revolution française), répondant aimablement à une demande que je lui fis, réussit durant les loisirs de son séjour dans la capitale française à avoir une entrevue avec l'un des descendants européens de Vauthier. Il en obtint la copie de nombreux documents relatifs à l'aventure - car ce fut une aventure au bon sens du mot - du jeune Louis-Léger au Brésil dans la première moitié du XIXe siècle.
L'un des aspects les plus significatifs de cette aventure, c'est qu'elle ne fut pas seulement celle d'un ingénieur ou d'un technicien : ce fut aussi celle d'un socialiste. Vauthier fut l'un des pionniers de l'expansion des idées françaises au Brésil; en grande partie grâce à lui s'éveilla à Recife, parmi les intellectuels et les hommes politiques eux-mêmes, un esprit de rénovation sociale du peuple brésilien, en accord avec les suggestions socialistes prémarxistes, suggestions qui, après avoir donné une couleur que nous qualifierons aujourd'hui de travailliste aux revendications à première vue seulement politiques de la révolte dite " des Plages ", demeurèrent vivaces dans l'esprit de Antonio Pedro de Figuereido, se manifestèrent dans les inquiétudes de Nascimento Feitessa et finirent par donner une orientation nouvelle aux préoccupations abolitionnistes de Joaquim Nabuco.
Joachim Nabuco, c'est bien connu, ne se contenta point d'être seulement abolitionniste : il ne se résigna jamais à se battre uniquement pour des solutions exclusivement juridiques ou politiques de problèmes qu'il essaya toujours de considérer dans leur complexité sociale; il n'accepta à aucun moment d'être à peine le disciple de tel professeur de droit de la faculté de Recife - école qui ne marqua ni son intelligence, ni son caractère - ou de celle de Saint-Paul où il réalisa une partie de ses études supérieures en se conformant à cette excellente habitude de l'époque qui voulait que les futurs hommes politiques, magistrats ou avocats, étudiassent dans les deux écoles. D'où pouvait donc provenir son inclination pour les idées socialistes, jointe à son goût pour les solutions sociales et non seulement juridiques ou politiques des problèmes sociaux ? Il semble que ce soit de la tradition récifaine des contacts universitaires et surtout extra-universitaires des intellectuels, des hommes politiques et des étudiants les plus inquiets, avec les idées européennes ou américaines de réforme sociale; certaines de ces idées furent propagées au Brésil par Abreu e Lima, ami et collaborateur de Bolivar dans la lutte des Hispano-Américains contre la domination espagnole. Il semble que Joachim Nabuco ait reçu de fortes inspirations ou des suggestions de la part de ces intellectuels, de Antonio de Figuereido par exemple, et de quelques publicistes dont aucun n'avait d'ailleurs une formation universitaire. Peut-être avait-il lu, encore enfant, dans la bibliothèque de son père - avocat de Vauthier dans l'un des procès où se vit engagè ce Français à Pernambouc - la collection de la revue Le Progrès, revue socialisante où étaient ègalement annoncèes, avec un goût quelque peu romantique, les nouveautés européennes et spécialement françaises, dans le domaine des iventions et de la technique. Et sans doute avait-il lu aussi les publications socialistes françaises dont Vauthier semble avoir été pendant un certain temps le principal agent de propagande au Brésil; il est certain que l'action remarquable de ce Français se fit sentir jusqu'à Rio.
N'oublions pas que Vauthier sortait de l'Ecole polytechnique de Paris, c'est-à-dire d'un des centres les plus avancés de la science européenne à cette époque-là : en France, qui était alors un pays d'avant-garde dans le domaine des sciences pures et des sciences appliquées, l'Ecole polytechnique allait de pair avec l'Ecole normale supérieure pour le renouvellement de l'enseignement, de la recherche scientifique, et en même temps de la philosophie sociale. La France, dont l'activité technique trouvait des échos aux Etats-Unis - en ce temps-là de tendances très françaises - ne devait être dépassée dans ce domaine qu'après 1850 par l'Angleterre et, à la fin du siècle, par l'Allemagne.
Parfois on associe intimement le développement en France des sciences appliquées (qu'on ne peut jamais tout à fait séparer des sciences pures) à la Révolution française dont les chefs, à partir d'un certain moment, réclamèrent et exigèrent même des savants nationaux des solutions aux problèmes d'ordre politique, stimulant ainsi l'alliance des sciences avec les industries, la technique, les découvertes des ingénieurs et le travail des administrateurs. S. F. Mason, à la fois savant et historien, rappelle dans un livre récent, Main Currents of Scientific Thought (N. Y., 1953), à la page 353, qu'après que les Jacobins eurent fermé l'Académie des sciences de Paris en 1793, exécuté Lavoisier et l'astronome Bailly (qui fut maire de Paris), conduit Condorcet au suicide et après qu'ils eurent proféré par la bouche du vice-président du tribunal révolutionnaire qui condamna Lavoisier ces terribles paroles : " La République n'a pas besoin de savants ", une réaction contre ce simplisme antiscientifique se dessina parmi les révolutionnaires eux-mêmes. Il se créa alors un mouvement d'extrême valorisation des savants et des hommes de science qui porta au ministère de la Guerre le mathématicien Lazare Carnot, et qui fit d'un autre mathématicien, le géomètre Monge, un ministre de la Marine. Les chimistes Fourcroy et Berthollet furent encouragés dans leurs activités expérimentales considérées comme d'intérêt public. L'Académie des sciences fut reconstituée sous forme d'une des trois sections de l'Institut de France dont les activités étaient également consacrèes à la littérature et aux sciences dites morales et politiques.
Précisément dans cette atmosphère de valorisation des savants et des sciences pures et surtout des sciences appliquèes, enseignées par des savants, l'Ecole polytechnique et l'Ecole normale supérieure trouvèrent leur valeur d'institutions pour ainsi dire messianiques vis-à-vis de la France et des hommes ou des groupes humains regardant vers la France comme vers une nouvelle Jérusalem. En 1794, les quatre cents élèves de Polytechnique avaient pour professeurs des hommes de génie comme Laplace, Lagrange (qui enseignaient la physique et les mathématiques), comme Monge, professeur de géométrie, et comme Berthollet, professeur de chimie. Ces savants véritablement illustres avaient pour élèves et allaient avoir comme successeurs des physiciens comme Malus, Arago, Poncelet, Poisson, Cauchy, Sadi Carnot, des chimistes comme Gay-Lussac, Thénard, Vauquelin, Dulong, Petit. L'Ecole polytechnique et l'Ecole normale supérieure, avec leurs grands professeurs concentrés à Paris, devinrent pour la jeunesse française ou européenne, assoiffée de savoir et de science, ce que le professeur Mason appelle une véritable " Mecque ". Il s'était créé là une atmosphère imprégnèe de la présence de savants glorieux qui étaient alors les plus grands savants universitaires, les plus grands inventeurs et les hommes de science les plus révolutionnaires sur le plan social, de l'Europe entière. Ces écoles constituaient le foyer d'irradiation d'une culture régénératrice, issue d'une France dont certains pensaient déjà qu'elle était la nation européenne non seulement la plus admirée mais encore la plus aimée par les Brésiliens, dans la première moitié du XIXe siècle; ce sont ces Brésiliens au sujet desquels S. Dutot écrivait en généralisant, à la page 33 de son auvrage France et Brésil (Paris, 1857), qu'ils respectent les Anglais et estiment les Allemands, mais " ce sont les Français qu'ils aiment et qu'ils imitent ". On pouvait même dire de la technique nord-européenne, et principalement de la technique française, que pour de nombreux enthousiastes du " Progrès " avec un P majuscule et de la " Science " avec un S majuscule, elle signifiait pour le Brésil et pour les Brésiliens la guérison de tous les maux provoqués par le régime protugais de colonisation fondé sur l'esclavage. Car " chaque Européen qui s'acclimate sous le tropique, chaque découverte qui met la puissance d'une machine là où s'épuisait la force d'un homme, chaque progrès en un mot, avance le jour de la délivrance ", toujours selon Dutot; il n'aurait par reçu sur ce point l'approbation totale d'un autre Français, en contact avec le Brésil à cette même époque, le comte de Gobineau, pour lequel la théorie du déterminisque ethnique correspondait à une terrible réalité, supérieure à tout le progrés purement social dont pouvaient rêver des idéalistes ou des réformateurs ingénus. C'est de cette " Mecque ", de cette Ecole presque messianique qu'était Polytechnique, que devait arriver à Recife un ingénieur français, à la tête d'une mission technique dont la présence au Brésil allait marquer l'une des plus importantes révolutions provoquées dans la vie brésilienne par une équipe ou par un groupe organisé de techniciens commandés par un homme de science ayant également des connaissances économiques, sociales ou politiques. En effet, certains de ses rapports, comme celui de 1844, devaient rejoindre par le souci qu'ils apportent à l'étude des conditions économiques régionales, les travaux de l'evêque Azevedo Coutinho et aussi ceux des économistes de " l'école bahiane ".
C'est à l'Ecole polytechnique de Paris, dans sa période de plus grande splendeur en tant que centre de science technique et de pensée morale, que le jeune Vauthier avait fait ses études supérieures. C'est là qu'il apprit ce métier d'ingénieur auquel il devait par la suite se consacrer à Pernambouc, et qu'il accumula ses connaissances : des connaissances qui, dans cette spécialité, étaient les meilleures qu'un jeune homme pouvait alors acquérir en Europe ou dans le monde entier.
N'oublions pas qu'à l'époque de la venue de Vauthier au Brésil, le fouriérisme était en vogue dans la France intellectuelle d'alors; en vogue principalement parmi " les anciens élèves de l'Ecole polytechique et de l'Ecole centrale, les commerçants, les industriels et les médecins ", ainsi que le rappellent les professeurs F. Armand et R. Maublanc dans leur étude sur Fourier d'abord publiée à Paris, puis en 1940, dans une version espagnole, à Mexico par les soins du Fonds de culture économique. Ces deux professeurs français considèrent les fouriéristes à la fois comme des " héritiers du XVIIIe siècle ", c'est-à-dire du rationalisme français de ce siècle, et comme des " exaltés romantiques "; et sous ces deux aspects, comme " sincèrement et profondément socialistes ". De cela, ces innovateurs ne faisaient point mystère : ils se déclaraient socialistes par " philantropie " et aussi à cause " d'une claire vision des vices du régime dominant " dont Fourier parvint à faire une analyse critique géniale par sa lucidité et par son argumentation. Mais, révolutionnaires dans leurs objectifs, ils ne l'étaient nullement dans leurs moyens d'action. Au contraire, la violence qui devait être adoptée par les marxistes et les anarchistes leur répugnait.
Plusieurs chercheurs, étudiant l'histoire des mouvements socialistes en Europe, ont trouvé des traces de l'influence décisive du fouriérisme sur le marxisme, en ce qui concerne plusieurs objectifs communs au fouriérisme, principalement quant aux moyens de réalisation de " l'utopie "socialiste. Ainsi ne se trouve pas hors de propos la comparaison que des chercheurs comme Armand et Maublanc établissent entre ce qu'ils appellent " l'utopie phalanstérienne " des fouriéristes et " la réalite soviétique " des marxistes. Ils insistent sur le fait que, si Fourier considérait le travail dans les " phalanstères " comme le " plus beau des sports " et les travailleurs comme " des athlètes industrieles " ou " des champions agricoles ", l'U.R.S.S. crée les " oudarniks " et les équipes stakanovistes, qui ne reprèsentent pas autre chose que l'application des idées de Fourier, non plus à des phalanstères, mais à des entreprises industrielles gouvernées par un Etat dictatorial. De cette même tendance (application des idées parfois semi-anarchistes et syndicalistes de Fourier) procèdent les initiatives soviétiques de glorification par les journaux, par les inscriptions sur le bronze et même par les statues : en glorifiant des hommes qui ont battu tel ou tel record dans un genre de travail plus dur, et en donnant ainsi au travail un caractère grandiosement sportif, le léninismestaliniste a intelligemment utilisé l'une des intuitions géniales de Fourier. Cette même intuition a peut-être effeuré Vauthier lorsqu'il vint au Brésil, pays qui se trouvait alors dans un tel état de pré-industrialisation que son économie en était encore à une phase féodale peu propice à l'organisation des travailleurs sous la forme plus sportive que martiale " d'armées industrielles ". Même dans ces conditions, Vauthier en était peut-être arrivé à observe que, dans certains milieux patriarcaux brésiliens, le travail des esclaves obéissait à des rythmes provenant de la conservation, d'une part, de rites africains de solidarité, d'harmonie et de coopération, d'autre part, de rites syndicalistes chrétiens et européens que l'on retrouve encore au Brésil dans les rites de confréries et congrégations, or ces rythmes préfiguraient les rythmes sportifs de la technique psychologique de l'organisation coopérative et socialiste du travail, recommandée par Fourier à ses adeptes et pratiquée dans ses phalanstères, qui n'étaient pas uniquement romantiques mais aussi pratiques et objectifs; ce sont encore ces mêmes rythmes que devaient copier les marxistes de la Russie moderne et que les Russes soviétiques devaient mettre en action sur une grande échelle, dans leur vaste empire, sous la pression d'un régime tyrannique dictatorial; régime qui est en vigueur depuis des années dans la fameuse Union des Républiques socialistes et qui se définit comme un socialisme d'Etat sous la forme la plus autoritaire, en accord sans doute avec les impératifs de la situation russe ou avec les antécédents semi-asiatiques de la Russie.
Mais je veux seulement insister ici sur l'influence considérable de la technique des sciences appliquées et des travaux des ingénieurs français dans le Brésil de la première moitié du XIXe siècle. Cette influence culmina avec la présence dans le nord de cet empire, alors dominé pardes barons quelque peu féodaux, d'un ingénieur français qui était en même temps un socialiste disciple de Fourier; on engagea donc un socialiste pour diriger des services publics dans la province presque septentrionale de cet empire du Brésil, alors que l'un de ces dits barons féodaux était président ou gouverneur de la province. Le fait est que ce baron avait été élevé à Paris. Sans doute avait-il vu là les nouveautés de la technique française; sans doute avait-il entendu aussi des voix française qui annonçaient un monde nouveau : un monde qui serait le résultat du progrès des sciences et de l'intelligence appliquées au perfectionnement des conditions de vie et des rapports humains.
C'est sous don João VI que commencèrent à paraître dans la Gazeta do Rio de Janeiro des annonces semblables à celles de Carlos Durand (18 mars 1818) où l'annonceur disait avoir fait venir de Paris, " à la demande de plusieurs officiers d'artillerie de cette ville ", " des étuis complets d'instruments de mathématiques avec une table des calibres des bouches à feu mentionnées dans une ordonnance impériale "; ces étuis, ajoutait Durant, provenaient " des ateliers du célèbre Lenoir, premier ingénieur en mécanique de S. M. Louis XVIII, qui avait aussi le monopole de la fabrication des instruments destinés à l'Ecole polytechnique de France ". Et enfin : " La beauté d'exécution et le fini de ces instruments ne laissent rien à désirer. " Que pouvait-on exiger de mieux en cette époque-là, en Europe ou en quelque autre partie du monde, en fait d'instruments de mathématiques ? Sortis des mains de Lenoir, de Paris, ils représentaient la meilleure qualité dans cette spécialité. Lenoir était le premier ingénieur en mécanique de S. M. le Roi de France. La France était la reine des nations aussi bien dans le domaine des sciences mathématiques et physiques que dans celui des arts. Elle avait Paris pour capitale et c'est à Paris que se trouvait l'Ecole polytechnique pour laquelle travaillait Lenoir. Ses instruments devaient être presque parfaits : bien finis et beaux. La France n'était pas l'Angleterre : ses instruments et ses machines joignaient au " fini " " la beauté de l'exécution ".
De même était excellente " l'encre à écrire " venue de France, comme il était annoncé dans cette même Gazeta du 12 septembre; excellents aussi les souliers pour hommes et pour dames, non seulement par la douceur de leur cuir, mais aussi parce qu'ils avaient été faits à Paris " avec le plus grand soin " et " pour servir en Amérique " et " au goût du pays ", c'est-à-dire du Brésil, toujours suivant une annonce du même Carlos Durant, dans la Gazeta du 14 novembre 1818; non moins attirantes étaient les inventions françaises à l'usage des Brésiliens, comme " la machine à décortiquer rapidement le café, aussi bien que le riz et le blé " annoncée par l'inventeur lui-même, " menuisier et mécanicien français arrivé depuis peu en cette capitale ", dans la Gazeta du 13 novembre 1819; ou encore les " alambics d'invention française, réputés dans ce pays " annoncés par " Dupont, chaudronnier français ", dans la Gazeta du 6 septembre 1820 : alambics que Dupont " fabriquait pour un prix modique " et qui étaient capables de " distiller 3 pipes en 24 heures ". Le Jornal do Commercio ne devait pas tarder à publier les annonces d'autres inventions françaises s'adaptant parfaitement au Brésil, tels les cols de chemise " qui ne perdaient pas leur forme sous l'effet de l'humidité ou de la chaleur du corps " et qui, selon le Jornal du 21 août 1828, se trouvaient en vente au magasin de Berthier; on commença aussi à annoncer des satins français à côté des satins anglais, à attirer l'attention du public, dans une annonce publiée le 25 novembre 1828, sur " une montre fabriquée par Bréguet, premier horloger de Paris, membre de l'Académie des sciences ", montre qui sonnait même les quarts " et fonctionnait sur diament, la pièce essentielle du mécanisme étant également en diamant "; elle possédait un système de protection contre les chutes et de compensation des variations de la pression atmosphérique; elle offrait enfin entre autres avantages " un dispositif secret permettant de placer un portrait ". On annonçait encore " de riches harnais pour une ou deux paires de chevaux " récemment arrivés de France par le navire Henriette (11 décembre 1828); il semble qu'aient été également françaises les machines annoncées dans ce même Jornal du 13 mars 1830, parmi lesquelles l'une toute récent " était très recommandable pour les services qu'elle rend et sa parfaite adaptation aux us et coutumes du pays : à savoir une machine à moudre le riz, le mais et le café, travaillant avec 24 et jusqu'à 100 engrenages... " D'autres machines étaient annoncées en vente, chez Coquet frères : " pour préparer le manioc, faisant le même travail que 20 et même 60 des moulins habituellement employés "; " pour torréfier la farine, sans que personne ait à intervenir "; " pour rejeter la paille du riz, égrener les épis de mais et les gousses de haricots "; " pour la culture du riz, des haricots, en réduisant l'énorme main-d'oeuvre qu'exigeaient auparavant ces cultures "; " pour rechercher à quelque profondeur que ce soit l'or, ou tout autre métal, les pierres précieuses ou les sources "; " pour déraciner les souches et défricher les terres ".
A ces annonces des journaux de la capitale au temps de don João VI et de don Pedro, il faut ajouter certaines de celles qui parurent à Recife, presque à l'époque déjà où Vauthier se trouvait au Brésil : telles l'annonce de la boulangerie française qui le 9 janvier 1840 annonçait dans le Diario do Pernambuco qu'elle fabriquait " le pain grâce à un moyen mécanique qui le rend meilleur et plus propre ", ou celle de l'orfèvre qui dans le même Diario, le 29 janvier 1841, annonçait qu'il avait apporté de France " toute sorte d'instruments... dont la plupart encore inconnus au Brésil "; encore de Françóis Chabrillac qui se disait " professeur de sciences naturelles au Collège de Lyon en France " et informait tous les amateurs d'histoire naturelle, dans le Diario du 8 avril 1842 " qu'il empaillait à la perfection toute sorte d'animaux, aussi bien pour des collections que pour la décoration des pièces ". Ces annonces qui semblaient rédigées par des Anglais (en raison de la suprématie que prétendaient détenir leurs auteurs dans tel ou tel autre domaine de la technique et de la mécanique) provenaient en réalité de Français. Cela prouve à quel point l'Europe était encore subjuguée par le prestige de la science et de la technique françaises qui commençaient à peine à pâlir devant les nouvelles techniques et les progrès de la science anglaise. Il importe d'insister sur ce point : à savoir que Vauthier arriva au Brésil alors que la France, et plus précisément l'Ecole polytechnique où il avait fait ses études d'ingénieur des Ponts et Chaussées, se trouvaient au comble de leur splendeur, en tant que centre européen du progrès des sciences et de fabrication d'instruments et de machines de précision qui, à leur valeur utilitaire, joignaient l'avantage de la beauté. Le déclin de la France dans cette zone de culture et de civilisation avait alors à peine commencé. La montre française rivalisait encore avec la montre anglaise. La chaussure française de même. Les machines, l'outillage français, les nouveautés mécaniques françaises étaient toujours rivales des inventions anglaises et dans plusieurs domaines conservaient même l'avantage aux yeux d'un peuple brésilien plus disposé à suivre le goût, les styles et les formes de techniques françaises que les techniques et les goûts anglais ou allemands.
Vauthier, sans avoir été un homme de génie, ne fut pas non plus l'un de ces techniciens communs qui, engagés pour venir diriger des travaux publics dans une province de l'Amérique du Sul, y viennent essentiellement avec l'intention d' " amasser " des richesses en se contentant de donner à leur mission un caractère surtout bureaucratique. Il fut un innovateur auquel n'échappèrent pas les responsabilités d'adapter, de recréer et même de créer qui lui incombaient dans un milieu aussi différent de l'Europe que l'était de Brésil de la première moitié du XIXe siècle.
Dans son étude The Life of Braxton Craven. A Biographical Approach to Social Science (Durham, 1939), le professeur Jerome Dowd se demandait, il y a déjà dix-sept ans, si le moment n'était pas venu que certains sociologues se spécialisassent dans des études biographiques. Et lui-même invoquait l'exemple déjà fourni par un maître, William I. Thomas, dans sa monumentale étude The Polish Peasant in Europe and America, où tout un volume est consacré à l'étude biographique d'un paysan, Wladek Wiszenewski; l'auteur justifie cette importance donnée à une seule étude biographique en affirmant que tous les problèmes susceptibles d'une analyse psychologique sont identiques, soit que le matériel voué à cette analyse provienne de minutieuses données biographiques sur des personnes, soit qu'il provienne de l'étude du dénommé phénomène de masse. Et bien mieux : pour thomas, ce matériel biographique devrait être considéré " comme le type parfait du matériel sociologique "; l'usage de tout autre matériel par le sociologue peut seulement s'expliquer par la difficulté qu'il y a dans la pratique à obtenir du matériel biographique en quantité suffisante pour respecter les exigences sociologiques de généralisation. Par contre, lorsqu'on trouve - et c'est le cas pour Vauthier - sur un homme qui peut être considéré comme représentant d'un important groupe d'innovateurs et de techniciens français travailant au Brésil au XIXe siècle, l'abondant matériel auto-biographique que représentent un journal intime et des lettres écrites de Pernambouc ou de Recife (centre de la région brésilienne où s'est développée son influence) à destination de la France, berceau de sa technique et de sa culture innovatrice ou rénovatrice, alors ce cas particulier mérite cette même attention sociologique qui valut au paysan Wladek Wiszenewski l'étude minutieuse de Thomas. Certes, comme l'écrit Thomas toujours au sujet de ce paysan dont il fit sociologiquement la biographie, il n'est pas possible, en sociologie, d'étudier les histoires de la vie (life-stories) de tous les individus liés à un fait social. Une telle tâche serait irrélisable. Nous devons nous limiter par conséquent, comme le recommande Thomas, et comme le fait, selon lui, le naturaliste, à l'étude de quelques cas représentatifs qui puissent nous offrir des résultats, autant que possible applicables à tous les cas qu'ils représentent. Le cas de Vauthier est évidemment celui d'un technicien français représentatif de tout un groupe de techniciens français qui, au cours du XIXe siècle, se firent les messagers d'un savoir spécifiquement français, représenté principalement par l'Ecore polytechnique de Paris, centre de rénovation technique; propagateurs en même temps d'une doctrine de rénovation sociale liée à celle de la rénovation technique, ils transmettaient ce savoir aux territoires extra-européens et particulièrement au Brésil qui, à cette époquelà, était une des zones sud-américaines les plus accessibles à l'influence française.
Selon le professeur Dowd, il convient d'appliquer aux études biographiques aboutissant à des interprètations sociologiques, la typologie définie par Thomas et qui divise les hommes en plusieurs groupes : un groupe d'hommes essentiellement bohème, menant une vie sensible à des suggestions transitoires, instables par le carctère et incertains dans le comportement; un autre groupe d'hommes sédentaires, c'est-à dire conservateurs en ce sens qu'ils sont attachés à des conventions et dépendant d'elles, incapables d'efforts d'indépendance ou d'innovation; enfin, un dernier groupe d'hommes principalement créateurs, c'est-à-dire poursuivant un but défini dans la vie, innovateurs au lieu d'être soumis à des conventions ou à une certaine atmosphère qu'ils tentent au contraire d'altérer, de rénover.
Vauthier, au moment de son séjour au Brésil, dut certainement s'adapter; les études situationnistes montrent en effet qu'un homme n'est pas toujours identique à lui-même dans des atmosphères différentes, pouvant être conservateur dans telle situation (ce fut le cas de don João VI lorsqu'il était régent au Portugal) et innovateur dans telle autre (comme le fut ce même prince lorsqu'il s'établit au Brésil), les prédominances variant d'ailleurs également avec l'âge. Thomas déduit par exemple de son étude sur Wiszenewski que le paysan polonais fut bohème dans sa jeunesse et philistin à l'âge mûr. Quant à Vauthier, nous croyons pouvoir dire qu'il s'est révélé comme un type mixte de bohème et créateur avec quelques traits de philistin intéressé par l'argent. Mais il fut principalement créateur. Innovateur du fait même de la situation nationale qui le vit naître (c'était un Français qui naquit et grandit à une époque où l'Europe est révolutionnée par la technique et par la science, la science française dépassant alors les sciences anglaise et allemande) et du fait de sa formation universitaire (celle d'élève de l'Ecole polytechnique de Paris, en son époque de plus grande splendeur). Il avait en outre un caractère messianique de par sa fonction même : celle d'un ingénieur francais engapé par un gouvernement de province brésilienne, à la tête duquel se trouvait un Brésilien de Pernambouc (un aristocrate élevé à Paris et francisé); Vauthier venant pour diriger les services ou les travaux publics de cette province allait jouir de pouvoirs souples et étendus pour innover, rénover et réformer. En tant que fouriériste, il trouvait dans sa philosophie socialiste de la vie un sérieux renforcement de ses tendances créatrices qui arrivaient ainsi à prédominer sur ses tendances bohèmes et spécialement philistines; il se considérait comme investi d'une mission auprès des Brésiliens : mission de propagation d'une philosophie qui signifiait une nouvelle organisation sociale parallèle à une nouvelle organisation technique. Cette philosophie du progrès technique et social était aussi une philosophie de l'harmonie, de l'équilibre, de l'ordre social. D'ordre et de progrès : il s'agissait done d'une anticipation de la devise positiviste de Comte.
Sur ce cas particulier, il serait intéressant d'étudier aujourd'hui de journal intime de Vauthier, ses lettres, ses polémiques dans les journaux, les articles des sections payantes des journaux écrits contre lui ou en sa faveur et où sont accueillis ou repoussés toutes sortes d'intrigues, de bruits et de commérages autour de sa personne. Cette étude permettrait de découvrir jusqu'à quel point le type de personnalité qui était le sien lorsqu'il arriva de France au Brésil se modifia sous la pression d'une atmosphère que définirent des attitudes en accord avec des situations nouvelles, parfois inattendues et imprévisibles. Nous savons que c'est précisément dans l'étude de la frontière de ces deux influences (celle du type de la personnalité et celle de l'attitude conditionnée par la situation) que les sciences modernes dites sociales, ou de l'homme, trouvent aujourd'hui leurs deux principaux critères d'analyse sociale de l'homme : le critère anthropologique qui, comme l'affirment les professeurs Leo W. Simmons et Harold G. Wolf, celuici médecin et professeur de neurologie, celui-là sociologue et professeur de sociologie, à la page 150 de leur récent ouvrage Social Science in Medicine (New York, 1954) constitue le personality typing et le critère sociologique et psycho-sociologique qui est celui de l'attitude conditioning; ces deux critères se rapprochent l'un de l'autre dans le sens de leur intégration au domaine de la psychiatrie; plusieurs écoles de psychanalyse s'attachent en effet à des recherches d'intérêt sociologique et historico-social.
Dans ces conditions, la caractérisation des individus sociaux par leur type ou par l'étude de leur personnalité ne suffit pas à nous expliquer leur participation à des processus d'apport ou de transport de culture dont ces individus seraient les agents. Vauthier, par exemple, fut l'agent d'un transport de culture française au Brésil dans la première moitié du XIXe siècle, mais il fut en même temps un Français spécialement affecté (étant donné son type de personnalité créateur-bohème) par les valeurs brésiliennes qui lui furent parfois imposées à travers des situations auxquelles un Français, simplement philistin, ne se serait pas exposé matériellement et spirituellement avec la même intensité. Nombreux sont aujourd'hui les travaux où, en face de tels problèmes, on considère comparativement divers styles culturels et sub-culturels ainsi que leur impact sur les adaptations personnelles.
Les auteurs de Social Science in Medicine écrivent à la page 104 de leur livre que " quand une personne subit une expérience nouvelle, saississante ou déconcertante, elle peut lui chercher une explication ou une base. La réaction la plus spontanée et la plus courante est de se tourner, tout comme l'enfant se tourne vers ses parents ou le croyant vers son prêtre, vers un répondant revêtu d'autorité tenant toutes prêtes une définition et une explication ".
Pour Vauthier, qui devait lui-même démontrer son autorité d'ingénieur en chef sur les autres ingénieurs français sous ses ordres au Brésil, il semble que le " répondant revêtu d'autorité " fut la France elle-même, non sous sa forme vaguement maternelle, mais représentée par l'Ecole polytechnique de Paris et par la science française qui avaient préparé Vauthier et ses collaborateurs français à leur entreprise au Brésil. Telle fut l'inspiration de la réponse que fit Vauthier dans une " correspondance " publiée par le Diario do Pernambuco, du 25 novembre 1841, au " communiqué " d'un certain " Philopatria "qui avait douté de la compétence des techniciens français pour mener à bien les travaux qu'ils se proposaient et les avait traités " d'imposteurs et d'aventuriers "; Vauthier répondit donc : " à l'aide de documents irréfutables je pourrais aisément prouver que j'ai été élève de l'Ecole polytechinique de France, dont l'entrée est seulement permise, comme nul ne l'ignore, aux rares étudiants qui triomphent de nombreux et difficiles concours et qui ont donné la preuve non discutable de leur profonde connaissance des mathématiques et autres disciplines ".Iil rappelle non sans un certain manque de modestie ses triomphes à Polytechnique, écrivant : " Je suis sorti de cette Ecole après de sérieuses études, un an avant la plupart de mes camarades, pour aller diriger les travaux maritimes du département du Morbihan... ". Et plus loin : " Je puis donner l'assurance à ce cher Philopatria que jamais je ne considérerai comme supérieurs à nos capacités les travaux que daignera nous confier le gouvernement de la province, quelles que soient les difficultés qu'ils présentent. " Il proteste encore : " Ayant conservé en France nos emplois, du fait du congé officiel accordé par le gouvernement français, nous ne craignons pas de regagner notre patrie où nous trouverons toujours à manger un pain moins amer que celui du discrédit et de l'injure; car le ministre d'Etat de notre administration qui a sollicité de notre Souverain et a obtenu pour nous, en dépit de notre absence, un poste élevé, nous verrait revenir avec plaisir pour partager la lourde charge que supportent nos collègues. " Et enfin : " Le Brésil ne se diminue pas en recourant à la science française. L'Ecole polytechinique de Russie a été créée par des ingénieurs français des Ponts et Chaussées... L'Angleterre, pays si riche en savants et en techniciens, a confié à M. Brunel, ingénieur français des Ponts et Chaussées, le percement d'un tunnel qui doit être l'oeuvre la plus grandiose de ce temps... Ce sont des ingénieurs français qui ont aidé Mohamed-Ali dans les immenses travaux réalisé en Egypte; c'est M. Cerisy, ingénieur français, qui créa les escadres et les arsenaux de ce pays; ses écoles sont dirigées par M. Lambert et de gigantesques travaux y sont également dirigés par Mougel, mon compatriote et camarade d'études. Et, possédant les mêmes titres que ces Français illustres, je ne me juge pas incapable de rendre au Brésil des services semblables. "
En d'autres termes : personne ne pouvait le considérer comme un étranger sans patrie ni métier, prêt à mystifier les Brésiliens par sa fausse ou sa demi-science. Il était Français; ingénieur français; ancien élève de Polytechnique; camarade d'études d'ingénieurs français déjà célèbres, comme Mougel, pour leurs travaux réalisés en Egypte. Il avait une mère glorieuse : la France et la science française. L'Ecole polytechnique de Paris; c'est-à-dire une nation, une science et une école auxquelles avait recours l'Angleterre elle-même malgré tous ses savants et tous ses techniciens.
Gilberto FREYRE. (Recife.)
Fonte: FREYRE, Gilberto. L'Historie microscopique: un example de carrefour d'influences. Traduzido por Jean-Louis Marfaing. Paris: Diogène, 1957. 28 p.
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